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Au terminus de la ligne 9.


      J'ai une histoire à vous raconter. 
     
     Tout commence au mois de Juin. Je projette un voyage en région parisienne et cela m'angoisse. Je grappille des informations à la volée chez les gens qui voyagent un peu. Paris n'est qu'à 40 minutes en TGV mais me semble être au bout du monde. Jamais, jamais il ne m'était venu à l'esprit de prendre seule un train pour une ville inconnue dans laquelle il pourrait m'arriver n'importe quoi. je suis bien trop raisonnable, bien trop prudente. Puis ce n'est pas du tourisme, ce n'est pas au musée que j'ai envie d'aller. Je nomme une ville : Montreuil. 

     J'en parle une fois, dans un café : "Il faut que j'aille à Montreuil, voir une amie, j'ai jamais entendu parler de ce bled. C'est loin de Paris ?". On me répond : "Mais non, c'est tout près. Montreuil c'est presque un quartier de Paris, au terminus de la ligne 9.". 

     Passe l'été et émerge la curiosité qui me pousse à sauter le pas, prendre un train seule, mettre le voyage en route. D'abord Paris, ensuite, qui sait ? En gare de Reims, un joli chemisier sur le dos, un maquillage impeccable, un plaid dans mon sac à dos, je pars. Je pars vers une ville, je pars surtout vers une femme qui habite depuis quelques semaines dans le combiné de mon téléphone. De juillet à Août, sa voix habite mes soirées, mes journées de travail. C'est elle qui me réveille de mes siestes de midi, il me semble que quelque chose de passionnel m'habite déjà. Mille questions ne trouvent pas de réponses dans ce train. J'en sors, me met à l'épreuve du métro et rejoint enfin la 9 : Pont de Sèvres/Mairie de Montreuil. Ne sachant pas, si ce n'est dans les grandes lignes, ce que j'allais trouver au terminus de la ligne 9. 

    Débarrassée de la crainte d'être sous terre dans un wagon sans air entourée de centaines d'inconnus, je monte les marches, le terminus de la ligne 9. Je suis arrivée à destination. Je ne m'attendais pas à trouver autant de choses au terminus de cette ligne. Je ne m'attendais pas à ce que ce terminus, tel un aimant, me retienne au delà des craintes et du raisonnable. Mes yeux s'élèvent, il fait beau comme on pourrait l'attendre d'un 28 juillet et je suis dans un état de stress intense. Mes yeux cherchent la femme que je dois y rejoindre et se posent d'abord sur l'hôtel de ville, puis une tour administrative assez haute, un petit marchand de glaces... Il y a de la vie dans cet endroit, les gens portent de la couleur, parlent fort, se saluent. J’attrape mon téléphone, un SMS termine de me transformer en guimauve. Elle écrit : "J'ai hâte, mon cœur bat viiiiiiite.". Je lève la tête et face à moi, assise sur un banc, je vois un sourire. 

     Au terminus de la ligne 9, il y a donc un sourire. Et quel sourire... "Hey ! T'es là je ne t'avais pas vue. Ça va ? Oui ? Ah un câlin ? Ok d'accord. ... Tiens j'ai un cadeau pour toi. Oui ça se mange. Non me remercie pas. Je vais m'asseoir avec toi faut que je fume une clope, j'ai mal vécu le trajet en métro ...". Je fais confiance à ma mémoire pour les détails. Au terminus de la ligne 9 il y a ce petit bout de femme, en noir, de l'ombre. Celle qui port en elle un "je ne sais quoi" capable de rendre son ombre claire, solaire et lumineuse. 

     Je suis tombée amoureuse, folle amoureuse. J'ai vécu pendant six mois, presque trois jours par semaine au terminus de la ligne 9. Ce qui n'était à l'origine qu'une suite d'escales hors du temps dans les bras l'une de l'autre s'est transformé en volonté de rendre possible l'impossible. J'ai vraiment cru qu'on était différentes. J'ai vraiment cru que rien ne pouvait se mettre entre nos espoirs, nos bizarreries et nos envies. J'ai vraiment cru pouvoir construire quelque chose, levant bien haut mon majeur au jugement, à l'âge, à la distance et à la maladie. Levant plus haut encore mon esprit au delà des idées reçues, des pré requis. Et vous savez quoi ? C'était magnifique. Compliqué, difficile à encaisser, pas toujours serein. Mais ça m'a changé la vie. Elle m'a changé la vie. Le terminus de la ligne 9 aura toujours un goût de renouveau, de liberté, d'amour libre. Mais comme dans tout voyage - et tant pis pour mon pessimisme - j'allais vers une fin. 

     J'ai toujours trouvé curieux que ce voyage commence au bout d'une ligne de métro. Tout était possible et de fait, tout a été possible. Multiplicité des lieux : Montreuil, Reims, Paris, l'arrière d'un scooter, deux cinémas, un restaurant Italien, un hôtel miteux, le studio sous-sol de la maison d'une gentille mamie, une brasserie sympa place de la Nation qui s'appelle ... Le Terminus. 

     Aujourd'hui c'est une réflexion sur la fin. Partout où des endroits s'appellent Terminus ou Terminal, partout où l'on met le voyage en route comme partout où on l'arrête, je sais qu'on peut rester. Vous pouvez stationner au terminal d'un aéroport sans ne jamais monter dans un avion. Dormir dans une station de métro sans ne jamais emprunter une rame. Sortir vivant et repu de la brasserie à Nation sans que cela ne signifie la fin de quoi que ça soit ... 

     La fin est là, la fin d'une chose que j'avais fantasmée, adorée. La fin d'un espoir de construire quelque chose qui dure dans le temps, rapproche les corps et les cœurs. La fin de cette chose qui ne fonctionne pas. Mais n'oublions pas que cette histoire commence au terminus de la ligne 9 qui n'imposait de rien construire. A l'origine ... "C'était juste une idée"

     J'ai fini par me faire une raison, nous ne construirons rien, ça n'est pas possible. Mais j'y viendrai encore tant que j'aurai envie de glisser mes mains dans ses cheveux, de faire glisser mes ongles le long de son dos, de la regarder avec passion s'endormir sous ces caresses là qui lui laissent la plénitude, le calme personnifié dans un sourire en coin, satisfait, sur des lèvres légèrement entrouvertes. Je suis tombée amoureuse de ce détail, d'autres détails plus infimes encore. Je me dis qu'il n'y a peut être rien à attendre d'une histoire qui commence à un terminus, comme si déjà finie avant d'avoir commencée, elle a tout de même le mérite d'exister. 

     Alors j'y viendrai encore mais sans rien en attendre. J'y viendrai manger dans des brasseries en lui tenant les mains, j'y viendrai rire à son humour potache et jouir dans des draps embaumés de parfum. J'y viendrai de temps à autres prouver que le cœur ne cède pas à la raison où aux bâtons que je ne sais qui voudrait nous mettre dans les roues. J'y viendrai vivre l'amour qu'elle donnera à qui elle veut tant qu'il y en aura encore pour moi, je lui ai promis toujours une place quelque part dans ma vie. Il y en a de la place dans cette vie, elle ne fait que commencer. Je n'inventerai jamais la fin d'une histoire d'amour. Qu'elle soit elle où une autre, chaque fois différente est l'histoire qui lie un cœur à un autre. L'histoire d'une vie n'a pour fin que celle inéluctable de celui ou de celle qui la raconte. 

Lors de son escale à Reims, elle a écrit quelque part chez moi : "Viens on s'aime, on vit et ... Je t'aime. Un jour, moi.". 
         
     J'ai longtemps lu et relu cette dédicace sans la comprendre. Aujourd'hui tout devient clair. Tant qu'on vit, on s'aime. Tant qu'on s'aime, on vit. Un jour il y eut Elle ... Un jour, il y a eu moi.  Dès maintenant et pour toujours il y aura dans cette vie la place pour un amour. La place pour des amours et l'envie de donner. Sans chercher à recevoir.

     Au terminus de la ligne 9, il y a un petit bout de femme, et une leçon d'amour. 

Merci. 




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