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Un super héros sans cape.

     Qui mérite des hommages plus que nos parents ? J'avais un peu parlé de ma mère ici il y a quelques mois. Tout naturellement, j'ai envie d'adresser un article à mon Papa qui, s'il le lit un jour, saura toutes ces choses qu'une fille dit rarement à son père. 

     Il n'a pas de gros muscles ni de moto qui fait du bruit, il n'aime pas non plus jouer au football. Mon père n'est pas de ceux que les enfants vantent dans les cours des écoles à coups de "Mon papa c'est le plus fort". Et pourtant, j'en avais des choses à leur raconter aux copains de la maternelle. Même s'il n'a pas de cape qui fait voler ni de supers pouvoirs, c'est tout de même un super héros. 

     Il ne parle pas beaucoup c'est vrai. Tout le monde le connaît parce que c'est un gosse du village. Il y a passé sa vie et prends toujours beaucoup de plaisir à s'y promener pour prendre un peu le soleil et dire un petit bonjour aux petits vieux qui l'ont vu grandir. Il y a quelques mois, avec mon frère, nous étions attablés dans une friterie qu'on ne côtoie pas d'habitude. Le patron nous entendant parler des professeurs du collège du village nous avait lancé : "Vous êtes de Vrin' les gamins ? Il ne me semble pas vous avoir déjà croisé.". Je lui avais répondu que mon grand père tenait à l'époque les "Ambulances ardennaises", qu'il s'appelait Christian Lecomte et que mon père avait travaillé avec lui pendant des années. Il nous avait répondu étonné : "Oh bah me dites pas qu'vous êtes les gosses au Christophe ?". Eh bah si ! J'suis la gamine au Christophe. LE Christophe. 

     Il est né dans le nord, en 1971, à Hénin-Beaumont près d'une partie de sa famille mais a grandi dans le village natal de sa mère qu'est notre Vrigne-aux-Bois adoré. Sa génération fait encore parler d'elle car c'est celle des années 80-90 et de leur jeunesse turbulente. Gosses de village, ballades à vélo, concours de voitures à roulettes puis plus tard fanfarons de bals musette sur la place. Voilà comment il dépeint sa jeunesse. Les photos sont amusantes et nous montrent un garçon souriant et très discret aux lunettes aviateur en cul de bouteille (désolée papa mais avoue qu'elles étaient moches). On pourrait le croire un peu coincé et pas très drôle mais il suffit de monter dans sa voiture et d'écouter ses CDs pour deviner son passé plus palpitant de punk anarchiste refoulé. Je l'imagine bien accoudé au bar du vieux bal avec une bière à deux sous chanter les Bérus à tue tête du haut de ses vingt ans. Entre Parabellum, Les Bérus et Les VRP sans oublier le grand Renaud auquel il voue un culte, il ne faut pas se demander de qui je tiens mes influences musicales. 
     C'est dans ses années là qu'il a rencontré ma mère. Elle était revenue à Vrigne avec sa mère après avoir grandi en région parisienne. Seule à la table du "Pénalty", bar du village, elle écrivait une chanson. Mon père un peu dragueur n'a pas mis longtemps à la repérer et à lui dire qu'il jouait du synthé. Une chanson dont je ne connais que l'air est née, puis un mariage, puis deux enfants. (Le coup du musicien incompris et de la jeune femme solitaire, digne d'un mauvais film de série B mais mignon quand même.). 
    
     Mon père a eu le gentil rôle dans mon éducation. J'ai eu un papa joueur qui aimait les jeux vidéos et les jeux de société. Un papa curieux qui m'offrait des atlas pour pouvoir dire avec fierté aux copains : "Ma Camille elle a huit ans et elle connaît presque toutes les capitales.". Il a bien essayé de continuer à jouer de la musique mais quand le petit monstre que j'étais à trois ans ne le laissait pas jouer sans lui monter dessus pour taper sur toutes les touches, il s'est résigné. Mon père a une vraie âme d'enfant. Ses trésors les plus précieux sont encore dans sa vitrine : bandes dessinées par dizaines, figurines d'Astérix, de Star Wars, et de Gaston Lagaffe, albums des Bidochons ... J'en passe. C'est un artiste refoulé j'en suis sure. Je lui dois ma (relative) créativité. Grâce à lui j'écoutais Renaud et Jean Louis Aubert à dix ans, je savais dessiner Obélix et modeler Astérix dans du plâtre, réciter les répliques de "la septième compagnie" également. Ah la culture pop ... Ma mère et lui m'ont toujours encouragé à écrire et papa restent mes plus fidèles lecteurs. Nous avons passé des heures ensemble à jouer à la Nintendo 64, à peindre des figurines en plâtre et à faire de l'origami. A mon frère, il a appris à collectionner les modèles réduits des voitures anciennes et à construire des immensités de villages playmobils. Papa, c'est depuis toujours l'école de nos passions. Papa, c'était les moments de notre enfance pendant lesquels on avait le droit de ne pas être sérieux dans le dos de maman. Je pense bien sûr à Renaud : "... Et sauter dans les flaques pour la faire râler, bousiller nos godasses et s'marrer..." parce que c'était presque ça. Il fallait bien que l'un des deux soit le "parent marrant". 
   
    Alors oui j'ai grandi, et Papa a vieilli. Il reste mon super héros. Il a toujours mené sa vie à travers ses enfants et son travail. C'est un ambulancier apprécié, sympathique, souriant et courageux. Même dans les moments pas sympathiques qu'ont été le divorce de mes parents ou encore mes innombrables disputes avec sa nouvelle femme, il a su garder la mesure, ne pas se laisser déborder. 
     Mais mon père est un paradoxe. Il est discret, n'exprime pas souvent ses opinions, préfère bouder plutôt que de râler. Il est - et a apparemment toujours été - introverti et calme. Pourtant, c'est un grand penseur. Il ne laisse jamais sortir une phrase de sa bouche sans l'avoir réfléchie vingt fois au préalable, essaie de trouver des compromis à toutes les discordes. Il n'a pas fait d'études et vient d'un milieu ouvrier, pourtant il lit beaucoup, s'intéresse à tout. Nos discussions peuvent durer des heures et c'est bien la seule personne avec laquelle je parviens à trouver ma place de jeune adulte. Nous débattons souvent pendant des heures et si nous sommes souvent en désaccord, nous arrivons toujours à nous écouter. Il y a des terrains glissant que je nomme : extrême gauche, féminisme et belle mère. A défaut de nous entendre, nous en parlons. C'est déjà ça.
     On lui a récemment offert un vieux piano puisque la musique lui manquait. Il nous a dit en souriant que c'était "un synthé pour vieux" et qu'il ne pensait pas pouvoir réussir à s'y remettre. Pourtant, le dimanche, Jacques Brel et d'autres résonnent à l'heure du petit déjeuner. A chaque fois qu'il se relève de sa chaise de piano, c'est avec le sourire qu'on lui connaît. Parce que ce piano lui a permis de garder son beau sourire, même quand cette salope d'année 2016 a jugé bon de lui enlever sa mère en janvier et a tenté de lui enlever la vie en décembre. Mais qu'est-ce qu'elle croyait cette année 2016 ? On n'arrête pas le cœur de mon père comme ça ! Non mais ! Y'a trop d'amour, c'est impossible. Cela dit, je n'ai jamais eu autant conscience de la chance que j'ai de l'avoir que depuis que j'ai failli le perdre. 

     Mon père est un bijou. Un super-rêveur, un penseur, un papa poule, câlin, drôle, compréhensif et intelligent. Il fait malheureusement partie des personnes que j'oublie trop souvent de remercier. Et je dois le remercier. Pour cette éducation sans violence, sans agressivité, pour ce qu'il me transmet en amour et en culture, en idées et en passions. Pour le soutien qu'il m'apporte toujours et pour tout le reste qui fait de lui un papa hors pair. 







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